On considère habituellement que la multiplicité des genres littéraires ne renvoie qu'à des façons différentes de composer les œuvres. Dans cette perspective, rien n'interdirait de produire, aujourd'hui encore, des épopées. Pourtant, depuis la Renaissance, l'échec relatif des tentatives épiques comme la remarquable prolifération formelle des romans semblent infirmer cette conception – au point que l'on serait tenté d'en conclure à la caducité définitive de l'épopée. Les enjeux d'un tel diagnostic dépassent le cadre de la seule histoire des formes littéraires : car avec l'avènement du roman, c'est aussi une manière de penser qui a pris le pas sur une autre. Dans notre imaginaire narratif, l'épreuve a laissé place à l'expérience, un logos collectif à la conscience, et la politique à l'éthique. Tout en se fondant sur la lecture précise d'épopées, occidentales (l'Odyssée, l'Énéide) comme orientales (Heike monogatari, Ramayana), et de romans, classiques (Le Rouge et le Noir, Madame Bovary) comme populaires (Shuihu zhuan, Les Mystères de Paris), cet essai développe une méthodologie originale. Au croisement de la philosophie, de l'anthropologie culturelle et de la narratologie, |